Univers – Productivité Planifiée

Le radio-cargo bourdonnait dans les coursives. Cinq heures HT. Les trois soleils roses de P486 sommeillaient encore derrière la ligne de l’équateur. On devinait la brume sur les écrans holo de la salle de contrôle. Transmission automatique, les nanos caméras sillonnaient le ciel depuis deux jours, hémisphère nord. Jimmy souleva sa tasse de café lyophile géno-enrichi et en bu une gorgée. Goût amer, décharge amphétaminique qui nappait la langue et la gorge comme une pâte et insensibilisa brièvement ses muqueuses. Il croqua dans son biscuit de nuit. Un œil sur le manomètre planétaire, il attendait la fin du signal. Caphétamine et Prom, le petit déjeuné des champions

Une voix mélodieuse et publicitaire retentit.

–          Equipage réveillé, hameçonnage prêt.

Quel drôle de truc quand même. Ils étaient deux à bord, lui et le mec de l’entretient. Pratiquement rien à faire sinon appuyer sur trois boutons, surveiller la manœuvre d’approche et attendre. Mais le règlement de la compagnie était formel, tout le monde devait être sur le pont à l’heure du F. F pour Fishing, argot cadre. Jimmy actionna la commande mentale d’un coin de son cerveau, 2 kilomètres sous ses pieds, des missiles BIOCHI  jaillissaient de sous le ventre du cargo.

Ils foncent vers P486, au contact de l’atmosphère, la tête se détache et continue sa route pendant que lentement le corps part à la dérive dans l’atmosphère, parachutes ouverts, crachant ses gaz.

Nano-Intelligence et chimie moléculaire. Sur l’écran face à lui, une tâche bleue s’étalait sur l’hémisphère, mêlée à la formule, les nano-drones transmettaient l’évolution du poison. La tête s’écrasa, un rond violet sous la nappe de bleu, puis les deux couleurs mélangées. Action concentrique. Comme une marée noire à l’échelle d’un continent. Jimmy attrapa un magazine et brancha le cargo sur Radio Galactic. Ragga chinois des Saintes. Pure roots de jaune. Un vieux tube des années 50. Jimmy, comme la plus part des pilotes d’usine avait l’âme nostalgique. Le temps sans doute, trainer pendant des siècles humains à la recherche du bon cheptel ca favorisait les envies de retour.

L’hameçonnage était en route, restait plus qu’à attendre. Selon les espèces, le développement de leur intelligence, voir de leur civilisation, cela pouvait prendre entre 4 heures et une semaine. Mais ca marchait toujours. Mélangé à l’eau du ciel et de la terre, 8.000 décatonnes de psychotropes évolutifs. Etat de conscience modifié, hallucinations, les dauphins se seraient convertis à l’Islam Ancien avec ce truc-là.

–          Grumf ?

–          6 heures à mon avis…

–          Hrmn !

–          Civilisation de classe D, système féodale, c’est du nanan !

–          Reugueu, reugeu !

–          Delta 115 mec ! chargé raz la gueule. Ils vont adorer.

Delta 115 un mélange d’oligo élément et de sels minéraux reprogrammés, avec une dose massive  de Claviceps purpurea modifié, ergo de seigle. Les schémas de programmation calqués sur les croyances Millénaristes terriennes. Ca vous désherbait l’intelligence comme personne, et ca vous la replantait avec des dieux dans le crâne, des miracles, et des prophéties. Dans les cas les plus compliqués, la pêche au gros, comme disait les pilotes de métiers, on complétait avec une bombe Artefact. 2 mégatonnes de matériels symbolique, de divinités malmenée, d’objet de culte du futur dans lequel  empoisonner deux générations d‘athées , de souvenirs touristiques à ramener des croisades. Toutes ces méthodes pacifiées, recorrigées, recommandées par les Planificateurs de Variables des compagnies. La pêche au gros, certes, mais affinées, rationnalisées. Le Stéro poussa un de ses espèces de bruit comme seuls eux savaient en produire, un genre de craquement bizarre, comme un os qui pète. C’était généralement pas bon signe. Mais Jimmy n’avait rien à craindre, Bob avait été déclassé depuis un moment déjà.

–          Kth ?

–          Arrête, la dernière fois qu’on a joué à Furyo t’es devenu complètement warzoï !

–          Kmlb’ ! Kro !

–          Ouais, ouais, la dernière fois aussi t’avais promis, et on a failli griller le Couillard.

Bob s’avachi de tout son poids sur le cuir du fauteuil de bord, qui protesta en couinant. Il avait une tête minuscule avec des yeux ronds au regard étroit, un nez de crâne, et une mâchoire de requin, pleine de 4 rangées rétractables de dents rasoirs. Le tout sur un corps monstrueux, noués de muscles gonflés et tendus, haut comme une tour. Un Stéro donc… cyborg modèle ST Rogueweiller, ST pour Stéroïde Terminator, normalement employé pour garder les bases militaires en zone de conflit. Un vieux modèle à vrai dire. Les nouveaux étaient furtifs mais moins ludiques. Bob avait l’air de sortir d’une production Marvel version LSD. Et c’était probablement ce qu’il était. Le fruit de l’imagination d’un de ces concepteurs branchés qui bossaient sur Zazaouine, gagnaient des masses de fric, et qu’on trouvait dans les casinos de NewRose à le craquer à coup de putes, de craps et de méthadope. L’industrie adorait ce genre de mec qui se prenait pour des artistes parce qu’ils étaient capables de créer des chimères. Y’en avait d’ailleurs que pour eux dans le Tube. Les nouveaux héros de l’Eldorado biotechnologique.

–          Tiens, check plutôt ça, je l’ai reçu hier.

Jimmy glissa un programme dans l’I.A du cargo, une bulle dorée se matérialisa sur le pont avec un jingle, grossissant avant d’exploser, faisant surgir du néant MC B. et ses biatchs pour un ragga de folie. Bob se dressa d’un coup et se mit à danser, pour peu qu’on puisse appeler ce que faisait ce truc comme ça.

–          Oh grand Kazoo, que disent les augures ?

La foule attendait le verdict, silencieuse et attentive. On entendait plus que le bruit métallique des mandibules du Kazoo, fouillant la chair du roi défunt. Il releva sa tête aveugle et considéra l’Archibale et sa suite. Une portée de six nymphes et sept grandes ouvrières toutes nées aux Floralies, toutes redoutées. A raison, les portées accouchées pendant cette saison étaient plus résistantes, généralement plus évoluées aussi et donc vouées à servir les Grands Cercles. Derrière, les huit grandes familles au complet, dans leurs habits de parade. Venus des ruches les plus puissantes d’Ariasie et d’Ofrâ, nobles fruits des cultures les plus exigeantes, dont celle du Duc Kingua. Sa lignée avait pris le nom de son créateur, Kingua le Preu, du nom de cette nymphe qui avait inventé le principe chimique de rétroculture, et donnait aujourd’hui les plus beaux rendements, et les meilleures ouvrières. Le Kazoo frotta ses antennes.

–          Demain, les Enfants du Triple, sous son Empire, viendront.

Murmure et froissement comme une vague qui s’éloigne vers le large. Les Enfants du Triple ? Certain ne comprenait pas, d’autres apprenaient, d’autres encore devinaient, emplissant eux même les vides de ce nouveau mystère. Un courant biochimique et électromagnétique crépitant d’une, d’une antenne à l’autre avec des étincelles bleutées. Les Enfants du Triple, les fils des trois soleils prit comme Un, sujet de déification préhistorique dans certaine famille. Après tout c’était aux triplés que l’on devait l’abondance, comme la disette. La Vie et la Mort. Des sujets pourtant jamais abordés au sein des ruches. Puisqu’ici on possédait le secret de l’immortalité. Ici jamais aucun être ne disparaissait complètement. Son esprit, digéré, était intégré au grand influx et nourrissait biologiquement les générations à venir. Ici Kingua le Preu, comme le roi défunt, renaitrait tôt ou tard et au complet. Kingua n’avait-il déjà pas eu trois vies ?

–          Qu’il en soit ainsi, dit enfin l’Archibale en levant le Bâton. Et que nos pas soient guidés sur le chemin du Retour. Demain au Sacré, nous serons et attendrons leur venue.

 

La plaine sacrée de Loth, mémoire-racine des ruches, là d ‘où était parti et avait prospéré l’empire du nord. Le message de l’Archibale avait flotté dans l’air comme un cavalier invisible, de nid en nid, jusqu’aux recoins les plus éloignés du continent, toute la nuit. Ruches en effervescence, les légions vrombissant le long des colonnes de nymphes et d’ouvrières, les grandes larves sur leur chariot tirée par des esclaves homidés, luths et tambours, et la plaine saturée de la saveur sucrée et lourde des parfums et des encens royaux. Combien étaient-ils ? Des millions, les plus récentes productions et sur deux saisons passées, dont les couleurs signifiaient tant l’âge que la lignée. Beaucoup de bleu, de vert, strié du jaune des légions, avec au centre, un fin réseau de rouge et de orange, les couleurs des lignées les plus raffinées, les mieux travaillées. L’orgueil de l’Empire. Soudain un jet électrochimique traversa la foule, fulgurant, pur, comme un seul mot définissant tous les autres, un seul verbe, une seule action de pensée, quelque chose dans l’air annonçant un bouleversement. La même impression exacte d’avant les pluies ou quand une nouvelle génération de larves venait à éclore. Le signe invisible de la félicité.

 

Jimmy scrutait les écrans de mesure et contrôle tandis qu’une bombe sexuelle de 8 mégatonnes, se tortillait devant lui en se tenant les seins. Ces programmes étaient de plus en plus réalistes. Ca en faisait presque mal à la bite, pensait Jimmy, alors qu’une foule innombrable de créatures insectoïdes progressait sur l’écran quatre et cinq. Derrière lui, Bob continuait de se tortiller avec l’élégance d’un poulet, à vous donner des envies de suicide. Heureusement tout ça était bientôt terminé. Jimmy avait envoyé sa démission, dans quelques semaines, terminé les pèches au long court, les couchettes toujours trop étroites du Couillard, le Prom à tous les repas… Il actionna une commande mentale, le processus allait bientôt commencer.

Le cargo était composé d’un tube incliné, posé sur trois sphères ovoïdes, d’où le surnom que lui donnait les pilotes. Difficile de faire moins phallique que ces trois mille tonnes d’acier et de polymère qui sillonnaient les galaxies. La Ligue de la Moralité avait même tenté de les faire interdire à l’amarrage des cités satellites, selon elle, un très mauvais exemple à donner à la jeunesse coloniale. Jimmy n’avait jamais vu d’exemple là-dedans ou de démonstration de quoique ce soit. Juste un engin rappelant vaguement la forme d’un sexe humain, si l’on faisait abstraction des méga turbines, des tourelles et des antennes qui se dressaient le long du cargo. Et puis d’ailleurs la jeunesse coloniale n’avait pas exactement besoin de ça pour avoir le cerveau mal tourné. A une époque Jimmy avait travaillé comme barman sur Boola Ganb, il avait vu comment se passait les Fêtes de Printemps, après une année martienne d’étude, coupé du monde, dans les universités industrielles de Rental Corp ou d’Exxon Industry. A rendre dingue le plus obsédé des Kanaris, et c’était pas peu dire.

–          Largage en cours, annonça la voix mélodieuse du radio-cargo, tandis que les trois sphères se détachaient et filaient droit sur P486.

Elles fendirent l’espace puis la stratosphère, suivant une  trajectoire parfaite, le frottement des gaz faisant étinceler leur coque grise, annonçant d’un trait de lumière froide leur venue. En bas, la foule immense attendait dans une semi extase. Elles s’écrasèrent en formation, une devant, deux derrière, soulevant un tsunami de poussière et faisant trembler la terre. Une onde électromagnétique parcourus violemment le peuple assemblée. Comme une décharge atomique dans le cortex, déréglant leur sens, et leur chimie si rapide qu’elle tenait lieu de langage articulé. Soudain les nymphes se mirent à déployer leurs ailes en vrombissant. Essaim surexcité de vers, six ailes translucides et coupantes comme du verre. Dérèglement magnétique, perturbation, les nymphes entrevoient la vérité dans le nuage toxicomaniaque qui les sature depuis six heures exactement. Mais il est trop tard. La perturbation ne dure qu’une seconde et demi, elle traverse les esprits et les carapaces en désordre, le doute s’installe parfois, mais le silence est retombé, et les  sphères géantes se dressent devant la procession. Des nuages filandreux de messages chimiques flottent au- dessus de l’océan grouillant des nouveaux adorateurs. Le grand prêtre, ou ce qui semble être quelque chose d’approchant, avec un grand bâton et des antennes majestueuses, se détache de l’immensité, et frappe le sol de son grand bâton.

Jimmy était fasciné.

Fasciné comme ils tombaient tous dans le panneau. Il lança une commande.

–          Entendez-vous Duc ? Les Chants, les Chants Sacrés ont été entonné, c’est le signe que nous attendions !

–          De mon temps, rien n’était sacré sinon la Ruche !

–          Allons Duc, ne faites pas votre ouvrière ! Vous savez bien que tout a toujours été sacré pour nous ! Ce pourquoi nous sommes immortels !

–          Foutaise !

Le Duc de Kingua rejeta sa capeline en cuir et planta son dard dans le dos du nymphe qui passait, avant de la dévorer.

–          Duc, vous saouler ne résoudra rien !

–          Je ne vous demande pas votre avis Kozerne, priez vos nouveaux dieux si vous voulez, je me nourris du mien.

Un bruissement parcourus le peuple en ondulant d’ailes en antennes, l’Archibale venait de s’agenouiller devant les Enfants du Triple. Le miracle s’accomplissait ! Comme il avait été écrit !

 

Les sphères se mirent à bourdonner. Trois pattes arachnoïdes surgissant de leurs flancs, elles se dressèrent au-dessus du sol, Jimmy aux manettes, 25 kilomètres plus haut. La seule partie un peu marrante du boulot finalement, quand il fallait manier les tripodes. Commande manuel obligatoire, tout à la sensibilité, les tripodes étaient redoutablement maniables et rapide pour des machines de 11.000 tonnes. La commande ressemblait à un gros jouet d’ailleurs. Gros jouet souple, orange vif, à trois branches. Les tripodes se mirent à courir. Grace à la texture de leurs coussinets, leur course était silencieuse. Et leur vélocité telle, qu’ils semblaient encore flotter au-dessus du sol, comme d’étranges divinités anonymes, quand ils se jetèrent sur leur objectif. Mâchoires grande ouvertes. Pattes repliées, ils se mirent à tournoyer tout en fendant la foule immense. Une bouche de six mètres sur treize, capable d’aspirer en une seule fois, trois millions d’individus entre la taille moyenne d’un chimpanzé et celle d’un tyrannosaure. Derrière les lèvres seize rouleaux à dents rasoir, bâtit sur le modèle de la bonne veille moissonneuse-batteuse. L’Archibale, qui croyait aux dieux, au courroux et au ciel ne fut pas complètement surpris sur le moment, considérant toutes les fois où il avait pêché, envié la larve du voisin, de terminer dans un hachoir industriel. Les rouleaux titanesques s’activaient avec un bruit d’usine, la bouche inondée de crachas et de remugles de cadavres écrasées. Transformé en pulpe instantanée, les débris suivaient ensuite le circuit habituel de la chaine de sous-traitance : tri sélectif, des os, des muscles, du sang, redistribution selon traitement, puis conditionnement et vente. Les os, cartilages où tout ce qui était approchant allait au secteur des cosmétiques, les muscles, ou tout ce qui y ressemblait, ainsi que les systèmes nerveux, réservé à la biotech et à l’agroalimentaire, le reste partait pour les labos pharma. L’Archibale, échu pour 36% dans le collagène et les rouge à lèvres, 24% du reste de sa personne, dégoulina dans les tubes à essais de l’industrie médicale, tandis que le plus gros était conditionné sous formes de tablettes alimentaires d’un rose incendiaire.

BISCUIT YOYO, LE BISCUIT QUI TOMBE TOUT CUIT.

 

A l’intérieur des usines mobiles, de minuscules robots à huit côtés emballaient des tablettes logotypées, rouge et bleu, dans des feuilles de celluloïd sélectivement triées. Empaquetées par unités de 12, puis redistribuées vers la zone de stockage. Chaque tripode pouvait avaler jusqu’à 4 fois son poids. Au-delà, le décollage devenait incertain. Mais c’était quand même assez rare de pouvoir ramener  132.000 tonnes de viande d’un coup. Leur forfait terminé, les sphères était tractées depuis l’espace. Avant d’être ramené à bon port, vers les usines satellites qui ronronnaient aux portes de la République, d’où la marchandise était redistribuée vers les hypermarchés.

Jimmy éteignit les écrans de contrôle, une planète de nettoyée, encore 4 comme ca et il allait pouvoir enfin rentrer. Il jeta un coup d’œil désabusé sur le Stéro toujours occupé à se tortiller. Il avait hâte.

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