Libéralisme économique, la mafia dit merci.

Libéralisme politique et libéralisme économique

Le libéralisme est un mot tiroir. Il n’est pas né de la main des Rothschild ou des théories modernes du capitalisme historique du XIXème siècle, il trouve sa racine au XVIIIème avec Hobbes, Diderot, Montesquieu.  Il est, fondamentalement, né avec la révolution américaine, en a bâti les principes fondateurs de son extraordinaire constitution. Quand bien même c’est après celle-ci, et surtout après les débordements sanglants de 1789 et au regard de l’héritage napoléonien que la pierre angulaire du libéralisme sera le mieux défini. Car le libéralisme c’est avant tout l’expression d’une inquiétude face à la démocratie en tant que dictature du plus grand nombre. Le pressentiment que l’égalité de tous menace la liberté de chacun. Pressentiment car l’idéal communiste tel que défini et appliqué dans l’histoire démontra en effet que l’égalité forcée, coûte que coûte, était le plus sur chemin vers la tyrannie. Pressentiment toujours puisque nos démocraties modernes, le système européen tel que nous le connaissons aujourd’hui, démontre qu’en effet la dictature du plus grand nombre pose en tous points les limites de la liberté individuelle. Quand il ne confine pas à des situations absurdes, infondées, le plus souvent idéologiques et clientélistes. L’hygiénisme, le politiquement correct, l’écologie de masse ou la pasteurisation à tout prix, sont les effets à la fois caricaturaux et pour autant parlants de cette dictature du nombre. Si demain nos tables voient disparaître une partie de notre patrimoine culinaire, ce sera bien par effet de cette tyrannie là, une tyrannie molle et gestionnaire, dans un esprit démocratique d’harmonisation et d’égalité, et non pour de plates et objectives raisons de santé.

Les libéraux partagent ici avec les anarchistes cette méfiance naturelle pour les gouvernements, les partis, les théologies de masse. C’est sans doute qu’anarchistes comme libéraux historiques mettent avant tout en avant la responsabilité individuelle comme moteur central de toute société harmonieuse. Ainsi, de Tocqueville de déclarer : je regarde comme impie et détestable cette maxime, qu’en matière de gouvernement la majorité d’un peuple a le droit de tout faire, et pourtant je place dans les volontés de la majorité l’origine de tous les pouvoirs (…). Lors donc que je vois accorder le droit et la faculté de tout faire à une puissance quelconque, qu’on appelle peuple ou roi, démocratie ou aristocratie, qu’on l’exerce dans une monarchie ou dans une république, je dis : là est le germe de la tyrannie, et je cherche à aller vivre sous d’autres lois. Ce que je reproche le plus au gouvernement démocratique, tel qu’on l’a organisé aux États-Unis, ce n’est pas, comme beaucoup de gens le prétendent en Europe, sa faiblesse, mais au contraire sa force irrésistible.

Pour autant, les pères fondateurs de la constitution américaine avaient semble-t-il intégré ce danger de la démocratie moderne, et plus exactement celui d’un pouvoir naturellement investi par le nombre, et contre lequel l’individu seul n’a plus aucune liberté. Ainsi le 2ème amendement n’est rien de moins que la signification de la primauté de l’individu sur l’état, n’exprimant rien d’autre que le droit inaliénable à se révolter.

Mais il faut bien garder à l’esprit que nous parlons là d’un libéralisme politique et non économique. Ainsi si sur le plan politique, le libéralisme américain comme il évolua sous Roosevelt et l’impulsion du New Deal, garde en tête le principe sacré des libertés individuelles, il penche également pour un certain interventionnisme d’état en matière de règle économique. C’est la pensée keynesienne, si décriée par les libéraux modernes, et qui prône un contrôle tant de l’économie que des marchés. Pour Keynes et les sociales-démocraties qui s’en sont inspirées, l’auto régulation des marchés, selon une supposée loi naturelle de l’offre et de la demande, est une fiction. Pour l’Amérique de Roosevelt, au lendemain d’une dépression qui balaya tout sur son passage, une amère leçon.

Pour autant le libéralisme économique s’oppose farouchement à cette intervention de l’état. Comme disait l’économiste Frédéric Bastiat : « N’attendre de l’État que deux choses : liberté, sécurité. Et bien voir que l’on ne saurait, au risque de les perdre toutes deux, en demander une troisième ». C’est, selon les partisans de ce libéralisme-là, inspiré du premier, par un savant équilibre de prix, de juxtaposition d’offres et de demandes, que se régulent d’eux-mêmes les marchés. L’intervention de l’état en matière économique étant vécue ici comme un frein. Pire, un conditionnement quasi suicidaire du citoyen, grevant l’initiative personnelle,  le conduisant à croire à l’omnipotence de l’état sur le marché, et à attendre de sa part une intervention régulière et artificielle tant en matière de prix que de salaires.

A partir des années 80, sous l’impulsion des théories de Friedman et de Hayek, le libéralisme économique a pris un nouvel essor avec les politiques conjointes de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Ce qu’on appellera plus tard et improprement l’ultra-libéralisme qui n’est en réalité que la forme classique et néo classique du libéralisme économique tel qu’énoncé entre autre par Adam Smith. Un libéralisme moins attaché au libéralisme philosophique des origines qu’à une version utilitariste de la doctrine. L’intervention de l’état étant non plus vécue comme une tyrannie injuste – après tout selon Hayek point de libre-échange sans état de droit- que comme système contre-productif, rompant par des interventions tant arbitraires que purement politiciennes avec le fragile équilibre naturel des marchés. C’est donc fidèle à ces théories que Thatcher ne réduira pas les dépenses sociales, comme le veut le mythe populaire dans notre pays, tout en facilitant les échanges internationaux en matière économique, et en élargissant l’accès à la propriété. Le tout au prix d’une casse sociale que ne sont pas prêts de lui pardonner les citoyens du nord de l’Angleterre, et au détriment des classes les plus pauvres. Avec Thatcher et Reagan l’inégalité n’est plus vécue comme une malédiction contre laquelle lutter, mais comme un fait acquis contre lequel l’état ne peut et ne doit rien faire. C’est un fait, il y aura toujours des petits et des grands, et selon les partisans de ce libéralisme là, réclamer de l’état et non du marché qu’il diminue les inégalités, revient à scier les jambes des uns pour les greffer de force sur les autres, le tout au prix d’impôts toujours plus nombreux, toujours plus fabuleux. Et il faut bien admettre dans les faits que pour une large proportion de citoyens anglais, non seulement la situation s’améliora nettement, mais le marché de la finance entra dans une nouvelle ère, faisant de la City une des premières places financières du monde.

Pour les libéraux le capitalisme a démontré depuis longtemps qu’il pouvait améliorer le sort des hommes. Sous son impulsion les conditions de vie générales ont connu un progrès sans précédent. Permettant non pas à chacun mais au plus grand nombre de voir son confort, son espérance de vie, sa fortune s’améliorer comme jamais, hors  des privilèges de naissance, donnant par la même à ce nombre l’accès pour tous à la propriété. Et c’est forts de ce constat, et dans le cadre d’une philosophie finalement optimiste, que les libéraux modernes s’en remettent au marché. Pour le libéral, état de droit ou non, c’est le poids de celui-ci  sur l’économie qui à chaque fois a détourné le capitalisme du droit chemin et conduit vers des impasses. Les exemples les plus sévères à ce sujet étant des dictatures comme le communisme ou le fascisme dont la pesante intervention sur l’économie et l’initiative personnelle furent proprement catastrophique.

La mafia, enfant du capitalisme.

Pour autant sous l’effet de la crise de 2007, et ses conséquences en chaîne sur les états et les peuples, les opposants au libéralisme économique se font fort de démontrer que sans régulation, sans interventionnisme, le marché ne s’auto régule non seulement pas, mais que la loi du plus fort y est reine Que le capitalisme ne devient plus créateur mais destructeur. A ceux-là, les plus convaincus de tenter de démontrer qu’en réalité c’est l’intervention artificielle des états sur les banques centrales, la valeur de la monnaie, les salaires, qui ont précipité le marché dans l’ornière. Ajouté au creusement du déficit public par une classe politique sous dépendance électoraliste, cherchant à obtenir la paix sociale à coup de dépenses somptuaires, et ce que le marché pouvait encore espérer tenir, lui a glissé entre les mains. Notoirement accéléré par quelques entrepreneurs-voyous, banksters divers, comme on les baptisait déjà en 1929.

Quand bien même les causes ne sont pas les mêmes, les effets furent à peu près identiques avec ceci de plus que sous l’effet de la globalisation, le nombre de nations touchées est encore plus vaste que dans les années 30. C’est, pour résumer, finalement l’opposition entre deux conceptions du genre humain. L’un naturellement confiant et optimiste des libéraux, et un autre, à l’opposé, méfiant des individus et surinvestissant l’état de vertus qui ne tiennent sans doute jamais suffisamment compte qu’il est avant tout le jeu d’hommes et de femmes pas plus parés de qualités que le citoyen ordinaire. Pourtant une entreprise pourrait finir par mettre tout le monde d’accord, de gré ou de force, et c’est la mafia.

Les libéraux du XVIIIème, politiques ou économiques, comme on l’a vu, bâtirent leurs théories sur les leçons des deux révolutions qui ébranlèrent le monde, l776 et 1789. Et les développèrent sous l’élan du capitalisme triomphant du XIXème siècle. Il n’y avait pas alors à tenir compte du paradigme que représente une organisation criminelle comme entité propre, à la fois hors et dedans la société. Et ce danger là était d’autant moins connu qu’en réalité la mafia est un des enfants du capitalisme, et le rejeton indigne des théories libérales.

L’origine exacte du mot mafia, et le sens premier de l’organisation criminelle est d’autant multiple et confus qu’il se mélange avec la volonté des mafieux d’apparaître comme les défenseurs de la veuve et de l’orphelin. Face aux injustices de l’état, et à celles des seigneurs. Pour autant l’on sait que c’est par réaction tant au féodalisme qui régnait en Sicile au XIXème siècle qu’à la grande misère de ses habitants qu’est née la mafia. Tout d’abord, car la mafia est avant tout du côté des puissants, en se mettant au service des seigneurs de l’île puis en s’organisant en entre soi, forte d’une armée auto-constituée. Au reste, la mafia est un mélange complexe qui tient à la fois du système féodal, que d’un genre de franc-maçonnerie, où secret, hiérarchie et rituel ont la part belle. Mais pour autant fonctionnant à l’instar des grands groupes, avec un collège d’initiatives privées, selon un système soit pyramidal, soit horizontal. Poussant la logique jusqu’à avoir des franchisés, comme la Camorra avec leurs homologues nigérians. Si la base de toute mafia reste le racket, c’est notamment d’Amérique que va se construire une organisation de type capitaliste. Sous la férule de Charles « Lucky » Luciano et de Meyer Lansky entre autres, qui décidèrent d’organiser les fameuses Familles comme n’importe quel groupe industriel tel General Motors. Avec à son sommet une commission chargée de la régulation du marché, et à sa suite une échelle de cadres et d’employés cooptés ou non. C’est ce modèle, et à la faveur de l’exil forcé de Luciano, alors qu’un nouveau produit faisait son apparition sur le marché clandestin, la drogue, que Cosa Nostra Sicile entendit copier. Les américains auront la Commission, les italiens la Coupole, la démarche reste la même.

En Chine, ou au Japon, où le phénomène mafieux remonte au moins jusqu’au XVIème siècle, c’est à nouveau l’ère industrielle, et son corollaire colonial, qui fit évoluer ces groupes. Faisant de bandes armées, associations citoyennes diverses, des organisations à part entière. Le modèle chinois ayant ceci de particulier qu’il se développa précisément sous l’impulsion des pays occidentaux, quand les nations étaient encore les organisateurs du plus fabuleux trafic de drogue jamais imaginé et ce de manière parfaitement officielle. C’est en effet grâce à l’opium et aux deux guerres qui en découlèrent que l’Angleterre et la France imposèrent leur vue à la Chine impériale et permirent à des organisations comme la Bande Verte de se développer. D’autant que très rapidement, et dans une logique d’affaires, celles-ci se confondirent bientôt avec la lutte des nationalistes de Sun Yat Tsen et de Tchang Kaï-Tchek.  L’on peut citer ici le célèbre de Du Yuensheng, alias Monsieur Du, Du les Grandes Oreilles, maître incontesté de Shanghaï et de la concession française –dont il devint membre du conseil municipal-  Cet homme d’exception fut à la fois le chef de la terrible Bande Verte, mais également tout à fait officiellement, banquier, homme d’affaire, patron de music-hall, producteur de cinéma, trafiquant d’opium et allié incontesté des nationalistes chinois, notamment responsable de la répression communiste à Shanghaï. Cet homme que l’on dit lié de près ou de loin à la disparition d’Albert Londres, n’est-il pas enterré à Taïwan avec comme épitaphe un hommage de Tchang Kaï-Tchek à sa mémoire ?

 

La mafia et le modèle libéral.

Pour commencer il faut tenir compte que la mafia, qu’elle fut chinoise, japonaise, américaine, ou européenne, s’envisage moins comme une organisation, une association criminelle classique que comme un état dans l’état. Un état tyran, avec ses lois, ses chefs, son histoire et ses faits historiques propres, où la violence est moins vécue comme une nécessité qu’un outil. La branche militaire de la mafia, si elle reste la plus voyante et la plus connue n’est que la partie immergée du phénomène. En réalité, si la violence demeure au cœur de son fonctionnement, comme l’état avec l’armée et la police diront certains, elle reste proportionnellement peu employée au regard de la fabuleuse prise de pouvoir dont elle a été capable dans la continuité du capitalisme et du libéralisme. Les états totalitaires comme l’Union Soviétique ou l’Italie de Mussolini ne s’y trompèrent d’ailleurs pas, puisque c’est méfiant de ce contre-pouvoir redoutable, que Staline et Mussolini firent enfermer et/ou massacrer les mafieux (ou proto mafieux comme les vory v zakone).  Et c’est dans cette détestation réciproque de l’état totalitaire que se constituèrent les organisations criminelles russes et que s’organisèrent, à la libération de l’Italie, les mafieux italiens. Cette même haine qui poussa les dites organisations à aider les gouvernements démocratiques dans leur lutte contre le communisme, quand bien même la logique mafieuse demeure fondamentalement fasciste. Du reste, dans un premier temps, le réflexe de Cosa Nostra comme de Mussolini fut non pas de se faire la guerre mais de s’allier. La méfiance vis-à-vis de l’état, vécu comme un concurrent direct à la libre-entreprise des voyous, est telle que le code de lois des vory v zakone (littéralement « voleur selon la loi ») interdisait encore jusque dans les années 50  à ses membres d’avoir d’une manière ou d’une autre servi l’état.

Pour autant, à l’instar de son modèle libéral, la mafia dans le monde, a toujours montré ne formidable capacité d’adaptation. Une plasticité dans la marche des affaires que ne peuvent qu’envier les grands groupes industriels. Si la loi du silence demeure l’un des piliers du système mafieux, tout, de sa hiérarchie à ses rituels, de son système de cooptation à son organisation, a d’une manière ou d’une autre évolué avec la société dont elle est le parasite. Car s’il y a bien un phénomène naturel proche de la question mafieuse c’est bien celui du parasite. Un phénomène qui veille à maintenir en vie le plus longtemps possible l’organisme duquel il tire sa survie, quitte à le défendre contre les agressions extérieures, comme ce fut le cas durant la Guerre Froide. Or, plus le système sur lequel elle s’est greffée, montre de la souplesse, plus la mafia s’épanouit. Comme un parasite, elle épouse la forme que se donne la société, en imite les fonctionnements et en tire d’autant de plus grand profit qu’elle s’invite dans l’économie légale. Avec des moyens et une liberté dont ne disposent ni les groupes, ni les états.

Sous Staline et l’ère soviétique, les organisations criminelles russes demeurèrent en hibernation jusqu’à ce que la société communiste implose. La libération des marchés des pays de l’Est donna une formidable impulsion à ces organisations, dont on peut raisonnablement dire aujourd’hui qu’elles marchent main dans la main avec l’état. C’est en se greffant sur la libération de l’Europe, et sa suite financière (le Plan Marschall) et politique que la mafia italienne connut sa première avancée significative. Avancée qui se poursuivit mieux que jamais après la Chute du Mur de Berlin. Si la Camorra est aujourd’hui si fortement implantée en Allemagne, il faut bien voir là le résultat d’une réunification soudaine et non préparée, où les moyens fabuleux de la mafia vinrent au secours d’économies et de sociétés exsangues. En Chine, où la mafia resta longtemps une figure propre à la Chine internationale de Hong-Kong et de Taïwan, la formidable capacité d’adaptation des mafias rencontra naturellement le pragmatisme d’un état appelant à la liberté d’entreprendre. L’on ne sait pas grand-chose du fonctionnement réel des triades, ni de leur implication effective dans les rouages de l’état chinois, mais loin de disparaître avec la réunification il est certain qu’elles se développèrent en parallèle. L’état chinois, comme à l’ère du nationalisme, n’hésitant apparemment pas à se faire aider par les triades  quand cela est nécessaire.

Les limites du libéralisme économique

La mafia est par essence dans une démarche libérale. Moins une société entrave l’initiative personnelle, mieux elle se porte. C’est avec la social-démocratie d’Andreotti que la mafia s’est le mieux épanouie. Ce n’est par hasard ou seul effet des relations de son père (ancien comptable des bootleger des années 30) que Kennedy bénéficia de l’aide des Outfit de Chicago dans l’Illinois lui permettant de gagner les élections. La seule chose que ne pardonne pas, jamais, la mafia, c’est le double jeu, la trahison, des gouvernements. La mafia, ne l’oublions pas, est une organisation tyrannique, qui ne supporte nullement qu’on essaye de la doubler sur son propre terrain. C’est parce que l’état italien décida de lutter contre Cosa Nostra à travers Dalla Chiesa, Falcone, Borselino, que Toto Riina déclencha la guerre des années 80. C’est parce que John Kennedy décida de nommer son frère au ministère de la justice que la mafia décida probablement de faire payer le président des Etats-Unis (je vous renvoie ici au rapport Garrison). C’est quand l’état colombien décida de céder à la pression américaine que Pablo Escobar et le Cartel de Medellin se lança dans une guerre sans précédent qui le conduisit à sa perte (mais pas à la perte des cartels, le marché ayant été essentiellement récupéré par les FARC). Et c’est grâce à cette même guerre que l’état italien décida de mesures légales contre la mafia. Mesures uniques en Europe à ce jour et qui semble-t-il portent peu à peu leurs fruits. Quand bien même de fortes présomptions autour de l’élection de Berlusconi et de Berlusconi lui-même, laissent à penser qu’en réalité la mafia sicilienne a choisi de retourner dans la clandestinité, préférant l’usage du cadavre exquis et de la lupara blanche (sans armes à feu) plutôt que de la terreur ouverte. D’ailleurs la mafia a toujours préféré la corruption et la menace que l’action directe, la cooptation par des moyens divers, que la tyrannie pure et simple. La tyrannie la mafia l’exerce d’abord sur ses membres, avec les autres on s’arrange. Les mafieux en col blanc, et les cols blancs en odeur de mafia sont probablement plus nombreux et nettement plus puissants que leurs homologues de la branche armée. Puissants car secrets, et notamment intégrés à l’économie légale. Et c’est bien ici où toutes les théories libérales sur la dérégulation du marché, sur le phénomène pseudo naturel de son auto régulation hors des règles et des contraintes imposées par l’état se trouvent violemment mises à mal. Et d’autant mieux dans le contexte d’une société libérale autorisant les paradis fiscaux.

Plus encore que l’argent, c’est le pouvoir qui motive les organisations mafieuses. C’est tant pour des nécessités pratiques que dans une compréhension de leur implication dans la société civile que les mafias s’invitent dans l’économie légale. Ainsi si selon l’ONU 3% du PNB de l’Italie proviendrait directement de la mafia, il est impossible à l’heure actuelle de séparer les bénéfices du marché spéculatif de celui des différents trafics. Combien de banques actuellement, têtes de pont et soutiens des économies libérales, possèdent comme fond propre des revenus directement issus du trafic d’êtres humains et du trafic de drogue ? Et c’est notoirement une notion que refusent systématiquement de prendre en compte les économistes et  les théoriciens du libéralisme économique actuel. Pourtant dans quelle proportion les banques privées ou non peuvent se féliciter de leurs résultats hors des bénéfices proposés par la criminalité organisée ? HSBC, la BCCI, la Bank of New York, la banque Wachovia (rachetée depuis par Wells Fargo) ont toutes été impliquées dans des collusions mafieuses portant sur des centaines de milliards de dollars. Ainsi la banque Wachovia, avant d’être absorbée, fut convaincue d’avoir blanchi pour 378 milliards de dollars du cartel de Sinaloa. Intervenu en pleine crise des subprimes,  cette affaire se solda par une simple amende de 110 millions de dollars (payés par Wells Fargo) sans qu’aucun de ses responsables ne subisse de peine de prison. La libération des échanges voulue tant par Thatcher que Reagan fut sans doute une embellie fameuse pour les places financières de Wall Street et de la City, mais elle fut également l’occasion inespérée pour les mafias d’injecter des sommes fabuleuses dans l’économie légale. La chute du Mur de Berlin fut certainement un bien pour les économies des  pays de l’est, mais ce bien est inséparable du rachat massif qu’opérèrent les mafias au sein de ces mêmes économies. Tant et si bien qu’il est beaucoup plus que probable que nombres d’états aujourd’hui dans le monde s’effondreraient tout simplement si les mafias retiraient leurs billes de leur système économique. Car qui peut résister à une économie générant par an un bénéfice net de 300 à 600 milliards de dollars, comme celui du trafic de drogue, et sans risque de provisionnel à la baisse. Et le trafic de drogue n’est que la partie la plus saillante et émergée des bénéfices généré par les mafias. A l’instar des libéraux de l’économie légale, la mafia est favorable à l’initiative économique dans absolument tous les domaines, de la restauration en passant par le traitement des déchets, la bonne circulation des biens et des populations, de l’eau ou de l’environnement. Il n’existe pas un seul domaine de l’économie mondiale où les mafias n’ont pas leur mot à dire, un bénéfice à tirer. C’est simple, pour les banques précarisées par le tout spéculatif, les mafias représentent un client unique dont l’assise financière est non seulement sans équivalence mais proprement garantie à vie. Car les mafias ne disparaissent jamais complètement. En cas de coup dur, elles font exactement comme les bactéries, elles hibernent, se transforment en spores, et n’attendent jamais qu’une seule faiblesse des états pour réapparaître et proliférer, d’autant plus puissantes qu’elles ont profité de la clandestinité.

Naïveté ou angélisme, l’impasse du libéralisme moderne.

C’est Karl Popper qui reprochait à Gorbatchev d’avoir établi la bourse de Moscou sans mettre en place les règles garantissant l’état de droit. Contrairement à l’idée commune qui veut que le libéralisme se fiche du respect des règles, Hayek détermine qu’au contraire le libre-échange ne peut s’opérer que dans la garantie de certains droits, son acceptation des Rules of Law, comme par exemple celui de la propriété. Or comme certains tenants du capitalisme mondial, légal ou non, l’ont démontré, les règles ça se contourne. Microsoft sépare ses activités à seule fin de ne pas tomber sous le coup de la loi anti trust. Telle compagnie fera établir son siège social dans tel paradis fiscal à fin de se prévaloir de la main mise des états sur ses bénéfices. Cosa Nostra détournera les règles de la politique agricole commune pour récupérer des fonds européens en faveur d’orangeraies fantômes. Les règles sont contournables car non seulement elles s’adaptent rarement aussi vite que l’évolution de la société le voudrait mais parce que les hommes sont naturellement corruptibles et voraces. Distinguer un capitalisme de marché, paré de toutes les vertus, avec l’exemple de tel milliardaire mettant sa fortune au compte du bien de tous, d’un capitalisme de copinage, où les uns et les autres s’entendent sur les prix et les règles, est une pure illusion. Qu’il y ait un seul malhonnête sur dix patrons vertueux ne changent absolument rien dans la mesure où ce n’est pas le nombre qui compte ici mais la puissance. Comme on le voit avec la crise de 2007, il a suffi de l’effondrement de quelques-uns comme Enron ou Madhoff pour que tout le système mondial soit mis à mal. D’ailleurs il est plus probable que la folie du crédit qui a précédé cette crise ait notamment été initiée par les mafias. Ce n’est pas pour rien si la très immobilière Costa del Sol fut surnommée par les mafieux la Costa Nostra. Tant que les états contrôlaient et organisaient le trafic de drogue, comme durant l’ère de la Compagnie des Indes et de la Régie indochinoise de l’opium, les bénéfices restaient sous la coupe des états et des groupes et servaient notoirement le colonialisme. A partir du moment où les lois de prohibition furent mises en place, elles firent la fortune des mafias. Il est ainsi plus que probable que Cosa Nostra USA, dans son organisation et dans sa bonne fortune, n’aurait jamais existé sans la Prohibition sur l’alcool. Cela rejoint du reste totalement les fondements du libéralisme économique, à savoir que l’intervention de l’état dans une économie est souvent un mal pire que la cause elle-même. Or quel état oserait aujourd’hui organiser et légiférer le trafic de stupéfiants ? Aménager  les règles sans doute, mais certainement pas prendre la place des mafias dans la production et le transport. Ainsi, aujourd’hui les mafias touchent deux fois. Dans le légal et l’illégal. En observant les règles du marché plus ou moins dérégulé, et en vivant hors de ces règles. Microsoft génère des milliards dans la production et la vente de l’outil informatique, la mafia double ces bénéfices en achetant des parts de la compagnie, en jouant avec sur le marché de la spéculation, tout en organisant par ailleurs trafics illégaux, prostitution, jeux d’argent. Comme au casino c’est toujours la banque qui gagne, et dans ce cadre la plus grosse des banques ce sont bien les mafias dans leur ensemble. Et elle ne peut que d’autant gagner que face aux règles imposées par les états aux industriels, aux banques, aux financiers, les mafias sont toujours prêtes à donner un coup de main. Comme le fait remarquer un mafieux dans l’excellent Gomorra, il est probable que l’économie italienne ne tiendrait pas sans le soutien actif des mafias, que les industriels seraient pris à la gorge par les règles multiples sur l’environnement, sans le traitement des déchets revu et corrigé par la mafia. Ce n’est pas pour rien si les côtes somaliennes deviennent la poubelle des industriels européens. Ni probablement pour des raisons uniquement locales, politiques et religieuses, que ce pays, comme un certain nombre d’états dans le monde (je pense par exemple au Mali et à la Guinée) vivent dans un semi chaos, livrés totalement à la corruption. La seule explication du néo colonialisme si chère à l’extrême-gauche ne suffit d’autant moins que les enjeux de la Guerre Froide ont disparu avec celle-ci, et que la cooptation d’un état par un autre coûte cher. D’ailleurs si la France Afrique de Foccard, paternaliste et interventionniste, a notamment laissé place à une France Afrique de Bolloré et consorts ce n’est pas simplement par la foi d’une nouvelle conscience politique humaniste et universaliste.

Fondamentalement convaincus d’être des incompris dans un monde supposément anti libéral (alors qu’il triomphe) libéraux et libertariens se succèdent dans les médias pour faire œuvre de pédagogie. A coups de paraboles enfantines et d’exemples pris dans le quotidien, spécialistes, économistes et experts tentent de nous expliquer le monde  et ses impératifs. Démontrer partout que le recul de l’état en matière de règle économique bénéficie à tous, et là de mettre en avant le thatchérisme ou le blairisme. Un monde qu’en réalité ils ne comprennent absolument pas parce qu’ils l’observent comme leurs homologues socialistes et communistes sous l’angle unique de l’idéal. Et le pire en défendant un système où la criminalité organisée ne peut que s’épanouir. Aveuglement idéologique, naïveté ou simplement calcul cynique partant du principe que comme les inégalités, le crime sera toujours là, c’est sans doute un peu tout ça qui les anime. Pour autant les libéraux modernes seraient bien indiqués de se pencher sur ce que disaient justement les pères du libéralisme politique. Diderot ainsi expliquant « plus vous trouverez de raison dans un homme, plus vous lui trouverez de probité ». Or la question aujourd’hui est que libéraux de la théorie économique tendent à donner une raison à la voracité et à l’appât du gain. Proudhon disait quant à lui que la propriété c’était du vol, une notion qu’ont parfaitement intégré les mafias. Et tant que les libéraux n’auront pas admis que la fin ne justifie pas tous les moyens et qu’ils doivent se limiter par des règles strictes, même et surtout hors des états, ces mêmes mafias continueront de pourrir nos économies et nos sociétés. Et si vous ne voyez pas le lien qu’il y a entre les milliards d’argent blanchi dans le monde et les milliers de morts des guerres mafieuses, alors c’est que vous n’avez strictement rien compris à rien.

 

 

 

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