Dépénalisation, l’arlésienne francaise

 

Il y a peu – ce fut même sur cette vieille lune que s’entama le mandat de la gauche –, la question de la dépénalisation du cannabis a été posée. Vieux serpent de mer français ! Tout le monde s’accorde à dire que la loi de 1970 est obsolète, qu’elle n’a aucun effet et, mieux, que dans le cadre de délit mineur, personne ne l’applique. Nos politiques s’arrangent depuis 30 ans pour évoquer le sujet, ouvrir le débat et, finalement, conclure qu’il ne faut rien changer. C’est impossible, nous disent-ils, pour des raisons morales, puis pour des raisons de santé. Ce qui se passe ailleurs en Europe, au Pérou, au Mexique ou aux États-Unis n’a aucune espèce d’importance. La France, comme toujours, sait mieux que le monde entier. Donc, avant de débattre sereinement du sujet, il serait intéressant de comparer les deux systèmes en cours : prohibition et dépénalisation.

Prohibition. Quel résultat ?

Quels sont donc les bénéfices de la prohibition ? Elle jugule le nombre de toxicomanes, selon ses partisans, là où la tolérance, comme en Hollande, augmente leur nombre, pire crée des circuits parallèles où des drogues illégales peuvent fleurir à loisir. Qui s’est rendu à Amsterdam peut en effet constater qu’on est face, en réalité, à un supermarché de la dope. La prohibition permet également de juguler les mafias qui, si on dépénalisait, irait chercher ailleurs leurs bénéfices, avec des produits dix fois plus dangereux. Vision à dire vrai totalement déconnectée de l’évolution de ce marché…

En 1937, la loi de prohibition contre le cannabis était votée aux États-Unis. En 1914, la France décidait de prohiber la cocaïne. Résultat : en 2012, les États-Unis sont les plus gros consommateurs de drogue au monde. Quant à la cocaïne, elle vaut 60 euros le gramme en France (contre environ le double dans les années 1980, en plein boom de la coke colombienne) et on peut s’en procurer dans toutes les villes de France de plus de 5.000 habitants. Enfin, il rentre à Marseille entre 2 à 3 tonnes de cannabis par jour. Dans le monde entier, la drogue rapporte un pactole de 400 milliards de dollars par an aux mafias. À ce jour, en dépit des moyens répressifs mis en œuvre, il existe une quantité invraisemblable de drogues diverses en vente dans la rue. Bref, au lieu de juguler la fabrication de drogues de plus en plus dangereuses, la prohibition et l’industrialisation ont permis d’en développer des quantités. En fait, on parle d’une nouvelle substance par jour…

La peur, arme ultime de la prohibition

L’argument premier, et en réalité unique, des prohibitionnistes est la peur. Et d’évoquer chaque année des drogues plus dangereuses chaque fois, comme la « Krokodil » dont l’effet dévastateur sur le physique de ses consommateurs n’empêcherait pas qu’en Russie il y aurait déjà un million d’adeptes… Car, bien entendu, ces drogues, on les a tous recensées à la molécule près. Peu importe si, en réalité, on ignore totalement le nombre de toxicomanes accros à la Krokodil pour la simple raison que ni les chiffres des saisies, ni ceux des toxicomanes recensés dans les centres de soin et les prisons ne permettent d’en donner autre chose que des approximations totalement fantaisistes. À son apparition, le crack avait fait l’objet des mêmes délires alarmistes. Or, à ce jour, il ne concerne qu’un nombre assez réduit de consommateurs et, généralement, dans une population très ciblée. Pour une simple raison : ce n’est pas parce qu’on a envie de se ruiner le crâne qu’on a pour autant envie de se ruiner la vie.

Le parti pris des prohibitionnistes est de traiter les toxicomanes dans un phénomène global et homogène. Tous les spécialistes de l’addiction sont pourtant unanimes sur le fait qu’il n’y a pas un mais des toxicomanes, qu’il n’y a strictement aucun rapport entre un fumeur de crack et un fumeur d’herbe et que la consommation est différente d’un individu à l’autre. De ce parti pris est née la vieille légende urbaine du fumeur qui termine héroïnomane. C’est à peu près aussi vain que d’affirmer, par exemple, que boire une bière vous entraînera, tôt ou tard, vers l’alcoolisme. Ça n’a aucun sens, les prohibitionnistes eux-mêmes veulent bien le reconnaître, mais peu importe, quand on parle de drogue, on est dans la certitude d’un fléau.

Dépénalisation : bienfait ou catastrophe ?

Parlons maintenant des résultats de la dépénalisation en général. Pour commencer, il faut remarquer que sur ce sujet embarrassant pour les politiques, il n’y a pas un axe mais des axes. Aux Pays-Bas, le pays du diable, il n’y a qu’une tolérance autour du sujet du cannabis. Les coffee shop n’ont nullement le droit de produire et leurs fournisseurs sont multiples : des cultivateurs recensés mais aussi la pègre, qui fournit très peu officieusement les coffee en production afghane, pakistanaise, etc. Si par ailleurs dans la rue, l’on peut se procurer toutes les drogues du monde, cette politique globale mise en place dans les années 1970 a donné des résultats plus que probants. Les Pays-Bas n’étant pas exactement le pays du laxisme que les prohibitionnistes imaginent conduisent cette politique depuis 40 ans pour la simple raison qu’elle a permis de stabiliser le nombre de toxicomanes lourds, de réduire le phénomène épidémiologique, tant sur les hépatites que sur le sida. Cette politique de presque un demi-siècle n’a pas été conduite pour ramener des sous, mais pour prévenir un phénomène sanitaire et social qui explosa justement dans les années 1970.

La Suisse tenta plusieurs expériences dont celle de Platpitz qui tourna vite au chaos. À l’heure actuelle, elle a donc reconnu les effets thérapeutique du chanvre et en a autorisé la vente, sous prescription médicale. En Italie, en Espagne et au Portugal, l’usage, la consommation et la culture du cannabis sont dépénalisés, mais on ne peut dépasser un seuil de possession et il n’y a que des sanctions administratives pour les contrevenants : injonction thérapeutique par exemple au Portugal, qui considère le toxicomane comme un malade, pas comme un délinquant. Le mérite de ces lois est de désengorger tribunaux et prisons d’affaires mineures, sans toutefois augmenter le nombre des consommateurs. Ni le diminuer…

Une étude du sociologue Karl-Heinz Reuband a démontré que, pour le cannabis, aucune politique ne vaut mieux en matière de prévalence. Qu’il s’agisse de la Grande-Bretagne répressive ou de l’Espagne libérale, le nombre de consommateurs reste à peu près le même, quoiqu’il arrive. Ici donc, on peut remettre les compteurs à zéro.

La dépénalisation n’est pas un bienfait miraculeux. La théorie, par exemple, qui consiste à expliquer que ça coupera l’herbe sous le pied des mafias est soutenue par tous ceux qui n’entendent rien au phénomène mafieux. Les mafias fonctionnent comme n’importe quelle entreprise légale, ce qui ne rapporte plus est abandonné au profit de marchés plus lucratifs. La dépénalisation n’augmente ni ne baisse donc le nombre de consommateurs et permet même de développer des marchés parallèles, comme aux Pays-Bas ou en Espagne, où la consommation de cocaïne a explosé. Mais le même phénomène se produit dans les pays répressifs.

Bref, dépénaliser, ne changera strictement rien de ce point de vue, car la question n’est en réalité absolument pas là.

Le cannabis, affaire culturelle ?

Au Cambodge, en Afrique, en Amérique du Sud et en Amérique centrale, la consommation de cannabis et d’autres drogues naturelles (qat, bétel, kif, feuille de coca) est non seulement culturelle mais parfaitement admise par la société. Fumer un joint au Cambodge n’est pas réprimé et nombre de restaurants proposent des mets accompagnés de cannabis. Cela fait partie des mœurs, comme boire du vin en France. Comme l’on parle bien de drogues et pas de chamallows, il y a bien évidemment des conséquences sanitaires, exactement comme il y en a avec l’alcool. Pour autant, le Cambodge ne consomme pas des quantités record d’antidépresseurs, à l’inverse de la France ; et le Mexique est la cinquième puissance mondiale. Le cannabis n’a ni plus ni moins d’effets négatifs sur ces pays. Certains d’eux ont pourtant signé la convention de 1961 sur son interdiction.

Prohibition, piège à con

Cette convention doit tout au Marijuana Act de 1937. Si l’on veut comprendre la logique de 1961, il faut se référer à l’acte de prohibition établie aux États-Unis par les mêmes qui avaient instauré la prohibition sur l’alcool. C’est même à cause de l’échec de cette dernière, et de son abandon en 1933, que les ligues de vertu se jetèrent avec gourmandise sur les consommateurs de cannabis, dont la majorité avait la peau noire. On comprend mieux le succès de cette loi. Taper sur une minorité, noire qui plus est, avait beaucoup plus de chances d’obtenir les faveurs des politiques que de taper sur une majorité blanche. Ainsi la politique actuelle de prohibition du cannabis repose-t-elle sur une loi opportuniste, d’inspiration puritaine et raciste, totalement déconnectée de la moindre réalité sociale et même scientifique.

Ce que poursuit la convention de 1961, comme le Marijuana Act, ce n’est pas de répondre à une réalité sociale, mais de mettre en place un arsenal répressif légalisé, accepté et jamais discuté. Comprenons-nous bien : 400 milliards de dollars doivent être blanchis par an. Cet argent est réinjecté dans l’économie légale, notamment dans les paradis fiscaux dont il est quasiment le nerf de la guerre. Comme il l’est de la corruption des politiques ou des opérations clandestines. Et ici d’évoquer Air America au Laos qui finit de transformer les deux tiers des GI’s en junkies ou l’Iran Gate – vieille rengaine armes contre drogue. La prohibition est également responsable directement de milliers de morts : 40.000 en dix ans de guerre des narcos au Mexique. La guerre du Vietnam causa 58.000 morts américains pour le même nombre d’années… Autre réalité douloureuse : à l’arrivée des talibans la production d’héroïne a diminué drastiquement. Dès 2003, elle a repris de plus belle : aujourd’hui 90 % de l’héroïne mondiale provient d’Afghanistan. Armes contre drogue, donc. La drogue c’est mieux que l’or : ça se fabrique, ça se cultive.

La prohibition n’a donc pour résultats que de produire de la délinquance et des cadavres, d’engendrer des fonds clandestins et de contrôler la population. C’est bien pourquoi elle pose problème et n’offre en réalité aucune solution.

Plus on consomme, plus on se drogue

Au sujet de la drogue, il faut distinguer deux aspects. Le pourquoi et ses conséquences. Au moment où furent mises en place les politiques prohibitionnistes, la drogue n’était pas réellement le problème. Sa consommation augmente concomitamment avec l’industrialisation et la consommation globale. Plus un pays s’enrichit, plus il ne pense plus qu’à l’achat d’une 36e télé, plus il consomme de drogue. Plus un pays devient matérialiste et plus son peuple ressent le besoin de s’évader. Plus un pays devient compétitif, ou du moins l’axe de la compétition est essentiel, plus il consomme également de drogue, comme le démontre l’exemple américain. En l’état, il s’agirait en réalité de faire une authentique révolution comportementale des sociétés actuelles si l’on voulait réduire le nombre de drogué et de drogues.

La dépénalisation, c’est la santé

La drogue n’est pas un jouet – n’en déplaise aux fumeurs de cannabis. Sa surconsommation entraîne désordres comportementaux et psychiatriques. La dépénalisation n’empêchera jamais ça, pas plus que la prohibition n’empêchera les mômes russes de sniffer de la colle ou de boire du cirage, faute de pouvoir se payer un joint. En revanche, la dépénalisation permettra – et permet déjà – d’exercer un meilleur contrôle sanitaire et préventif, une responsabilisation des consommateurs, une meilleure connaissance de la nocivité des drogues comme de leurs bienfaits. Et peut-être même un jour la dépénalisation permettra de donner l’envie d’améliorer les conditions de vie de certains, plutôt que de les voir se cramer à coup de méthédrine : en consacrant, par exemple, les sommes astronomiques englouties par l’arsenal répressif dans l’aide sociale…

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